L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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NAPOLÉON SUR SON LIT DE MORT,
PAR LE CAPITAINE ROTTON
DU 20è RÉGIMENT D'INFANTERIE

Les croquis du 6 mai au matin


Dans l'ouvrage L'autre Sainte-Hélène, le lecteur peut lire un certain nombre de témoignages, tant français qu'anglais, sur l'aspect de la dépouille de Napoléon étendu sur son lit mortuaire (voir notamment pages 355-356). Essayons de récapituler ici ces moments.

Le matin du 6 mai
Napoléon était alors habillé d'une simple chemise blanche, avec un crucifix posé sur sa poitrine: on devait opérer l'autopsie sur sa dépouille en début d'après-midi; l'heure n'était pas encore aux visites et seuls quelques artistes purent se rendre auprès de son corps pour réaliser des croquis, sans doute à la demande des Français qui voulaient pouvoir obtenir une reproduction du défunt, au cas notamment où la réalisation d'un masque mortuaire en plâtre ne serait pas possible. La figure de l'Empereur, à ce moment-là, a été décrite comme la meilleure qu'elle ait pu être par la suite; et, évidemment, avec les heures qui passaient, cette figure allait changer par l'effet de la putréfaction du corps. Qui étaient ces artistes? Le domestique Saint-Denis est imprécis car il a écrit:
Le jour venu [du 6 mai], deux ou trois officier anglais entrèrent dans le salon [il s'agissait de la pièce où Napoléon était mort la veille] pour dessiner le profil de la figure de l'Empereur.
(source: Mameluck Ali, Souvenirs sur l'Empereur Napoléon, édition présentée par Christophe Bourachot, p. 272).
Or il faut se rappeler que Saint-Denis n'a pas pris de note à Longwood et n'a rédigé ses "souvenirs" qu'une fois rentré en France (sans doute avant 1830, alors que les souvenirs étaient encore frais dans sa mémoire, mais évidement pas tous). Saint-Denis se trompe d'ailleurs car il positionne la visite des artistes avant celle du Gouverneur ce matin-là, ce qui ne fut évidemment pas le cas car seul le constat officiel du décès par le Gouverneur a pu autoriser ces artistes à se rendre sur place.

Le Major Gorrequer, auteur d'un fameux "journal secret", a pu voir cette dépouille à deux moments de la journée du 6 mai: le matin, et plus tard dans l'après-midi lorsque les visites furent autorisées comme le raconta le lieutenant Oakley notamment; Gorrequer a écrit une lettre à son ami Wynyard (qui avait été longtemps au service du staff de Sir Hudson Lowe mais qui avait depuis quelques mois quitté l'île) dans laquelle il précisa que les croquis du matin n'étaient pas ressemblants, et que les meilleurs portraits avaient été ceux réalisés après l'autopsie. Mais, Gorrequer le précisa aussi, la figure du défunt avait déjà changé à ce moment-là par rapport à celle qu'il avait eue le matin du 6 mai. Voyons quelques exemples de cette évolution.

Tout d'abord, celui de Denzil Ibbetson, commissaire en charge des approvisionnements. Ibbetson avait certes un talent de dessinateur mais dans le style caricatural. Il a laissé d'autres croquis, dont celui célèbre des "cinq têtes", tous faits dans ce même style.

Croquis du 6 mai par Ibbetson
Croquis d'Ibbetson

Dans le croquis complet, on peut constater l'aspect quelque peu "théâtral" dans lequel Ibbetson avait placé la dépouille de Napoléon, sur un lit aux proportions minuscules par rapport au géant qu'il soutenait. Beaucoup de détails de la scène sont faux, notamment le lit mortuaire où l'auteur du croquis a retiré tout l'habillage qu'il avait (l'importance de ce croquis a été laissée au sujet lui-même) et les mains pendantes (qui ont été ainsi placées sans doute pour donner un côté plus théâtral).

Croquis du 6 mai par Ibbetson
Croquis d'Ibbetson

On peut constater toutefois que le visage de Napoléon sur ces croquis est assez "gros". Un détail qui peut être constaté, sans l'aspect caricatural, sur d'autres croquis du moment, comme celui du capitaine Frederick Marryat de la Royal Navy dans lequel le réalisme est de vigueur. Marryat y a noté qu'il avait réalisé ce croquis 14 heures après le décès, donc vers 8 heures du matin, le 6 mai 1821, donc effectivement après la visite des officiels, vers 7 heures du matin, venus eux pour faire le constat du décès.

Croquis de Marryat
Croquis de Marryat
(source: National Maritime Museum, Greenwich, UK)

Sur le croquis ci-dessous, attribué à Marchand, on peut remarquer la similitude avec celui de Marryat. En fait l'auteur en était bien Marryatt et non Marchand. Le témoignage du grand-maréchal Bertrand sur ce point est sans équivoque car il écrit:
À 10 heures, M. Ibbetson et le capitaine de frégate Mariette [Marryat] sont venus dessiner l'Empereur sur son lit de mort: M. Mariette a paru avoir fait un profil assez ressemblant. (source: Fleuriot de Langle, Cahiers de Sainte-Hélène, 1821, 6 mai 1821, et manuscrit aux Archives Nationales, 390 AP 25, f. 724).

Croquis de Marchand
Croquis (faussement) attribué à Marchand

Donc, selon Bertrand, seuls deux dessinateurs furent admis le 6 mai au matin: Ibbetson, plutôt caricaturiste, et Marryat. Si Marchand avait fait un tel dessin, il n'y a aucun doute qu'il en aurait revendiqué la paternité et que, probablement, Bertrand l'aurait noté dans ses Cahiers. Mais ce ne fut pas le cas. Or le croquis attribué à Marchand est plus proche de celui connu de Marryat que de celui connu d'Ibbetson. Notre conclusion est que ce croquis Marchand était en fait celui de Marryat. On peut supposer que Marchand avait supplié le dessinateur de lui laisser une épreuve de ses croquis (car comme Ibbetson, Marryat a dû certainement en faire plusieurs), ceci en échange, peut-être d'une mèche de cheveux de l'Empereur. Pourquoi pas? Puis,le croquis ayant appartenu un temps à Marchand, et n'étant pas signé, on en aurait faussement déduit qu'il avait été réalisé par lui.

Il existe par ailleurs d'autres versions du croquis de Marryat avec, étrangement, la tête de l'Empereur sur la droite plutôt que sur la gauche. Il semble que ces croquis-là aient été réalisés comme reproductions du croquis originel de Marryat. Une telle copie existe au même National Maritime Museum ainsi que dans la collection napoléonienne privée de la Royal Collection au château de Windsor, quoique, pour cette copie-là, il soit correctement mentionnée que c'est une reproduction d'après Marryat. Cette collection avait été entamée par George IV et fut poursuivie par d'autres membres de la famille royale au travers d'achats successifs au fil des années. La copie de Windsor porte au dos une citation de Lord Byron tirée de son poème The Giaour, une oeuvre étrange et "noire" de 1813 qui a notamment inspiré un tableau de Delacroix:

     Before Decay's effacing fingers
     Had swept the line where Beauty lingers.

Traduction personnelle:
     Avant que les mains de la Destruction ne gomment
     Et n'effacent ces traits où la Beauté s'attarde.

Il semble que le croquis de Marryat ait été aussi célèbre en son temps que le poème de Byron, et qu'il ait été reproduit dans plusieurs pays. Mon ami John Tyrrell en a trouvé une version imprimée en Allemagne en 1821, comme expliqué sur son blog après notre visite à la Royal Collection de Windsor.


Mais pour Gorrequer, ces deux croquis de Marryat et Ibbetson n'ont pas reproduit de façon parfaite la belle figure de Napoléon au matin du 6 mai 1821. Et Bertrand a seulement écrit que celui de Marryat était "assez ressemblant". Un constat pas très enthousiaste somme toute.

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