L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
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LE JOURNAL DU LIEUTENANT OAKLEY
DU 20è RÉGIMENT D'INFANTERIE

Les jardins du mort

Les écrits du lieutenant Oakley en disent long, il me semble, sur les sentiments que lui et ses compagnons d'armes éprouvaient envers Napoléon. Ceci ne faisait pas l'affaire du gouverneur Sir Hudson Lowe qui surveillait ce régiment avec oeil suspect, d'autant que nombre d'entre eux étaient catholiques, car irlandais, et avaient sollicité l'autorisation de se rendre tous les dimanches chez les Bertrand pour assister à une messe que donnait l'abbé Vignali. Le premier extrait du journal d'Oakley concerne la journée du 6 mai 1821. Alors que tout le monde s'était rué à Longwood pour rendre un dernier hommage devant la dépouille de l'Empereur, Oakley, lui, s'était laissé aller aux souvenirs mêlés d'une nostalgie évidente le long de sa promenade dans les jardins privés de Napoléon. Son récit laisse croire qu'il pensait pénétrer dans le temple d'un Dieu, et qu'il craignait quelque punition divine pour avoir profané les lieux !

En lisant ce texte, j'ai aussi eu une pensée pour la campagne actuelle de restoration de l'habitation de Longwood et du mobilier, en espérant qu'un jour une autre sera dédiée à la restoration des jardins dont Oakley nous parle ici avec près de 200 ans de recul. En tout cas, cette lecture me paraît bien à propos pour accompagner de nos meilleurs voeux de réussite les travaux qui vont bientôt débuter à Longwood sous la direction de Michel Dancoisne-Martineau, M. le Conservateur des domaines français à Sainte-Hélène.

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Samedi soir, le 5 mai 1821, à environ six heures moins le quart, juste au moment où le soleil se couchait en-dessous de l'horizon, celui qui avait été pendant si longtemps le centre du système politique en Europe, l'ex-Empereur Napoléon, a rendu son dernier soupir. La nouvelle de cet événement a été communiquée aux troupes le lendemain matin avec les ordres généraux [1]. Le cordon de piquets autour de Longwood a été retiré [2], et seule la garde habituelle avec un subalterne et 15 hommes a été laissée à Longwood Gate. Vers 9 heures du matin, le brigadier-major est arrivé au camp de Deadwood pour annoncer au commandant (le major Jackson) que les officiers du régiment recevront la permission d'aller voir la dépouille entre 4 et 6 heures du soir.

À l'heure donnée, j'ai marché vers Longwood avec un ou deux de mes compagnons officiers, la distance de notre camp étant peut-être d'un demi-mile à vol d'oiseau [3]. À notre arrivée sur place, nous avons trouvé l'endroit déjà bondé d'officiers de l'armée, de la marine et de personnes respectables de l'île; les uns se sont réunis par groupes en face de la maison, et d'autres se sont promenés à travers les petits jardins qui avaient été aménagés sous la direction de l'Empereur lui-même. Ils avaient été pendant longtemps l'objet de ma curiosité, et j'avais souvent tenté d'en obtenir une vue à la dérobée pendant que je disposais les sentinelles autour de la maison, les nuits de clair de lune, et aussi à l'aube sous le prétexte de faire la relève des sentinelles. Leur accès était à présent jeté à tout le monde et j'y ai pénétré avec un sentiment de crainte révérentielle tel que je ne peux le décrire.

Plan des jardins de Longwood
Plan des jardins de Longwood
(source: Domaine français de Sainte-Hélène)

Je me suis d'abord promené dans le jardin de derrière, avec son pavillon d'été [4] et sa volière [5]. Sous l'ombre d'un jeune chêne, qu'il avait pris grand soin de déplacer d'un côté distant du lieu, il y avait une petite table ronde, où il dînait occasionnellement. Il était situé entre le pavillon d'été et la volière qui, une fois , avait été l'habitation de quelques colombes de l'île mais qui était supportée à présent par un bassin de forme semi-circulaire où il y avait eu à un moment donné quelques poissons rouges, d'espèces dorée et argenté. Mais ils avaient péri, soit à cause de la chaleur du soleil, soit à cause de la mauvaise qualité du plomb avec lequel ils avaient doublé le bassin. Un second bassin, de forme circulaire, se tenait au milieu du jardin et était orné d'un petit jet d'eau, ingénieusement conçu par Marchand, le premier valet de l'Empereur. C'était comme une immense baignoire et avait coûté 90 livres sterling à l'Empereur [6]. De là, un petit ruisseau coulait continuellement en ligne droite à travers un élément découpé sous une haute bordure. Cette bordure était couverte de mottes [7], et avait été formée en étages et terraces, qui étaient plantées de rosiers. Les côtés de l'élément étaient en gazon et le dessus en bois peint d'après la mode chinoise. Ici, sur un siège de verdure, l'Empereur avait l'habitude de s'asseoir pendant des heures d'affilée, seul, un oeil fixé sur le petit ruisseau qui ondulait à ses pieds. Je l'avais observé là quand il avait l'occasion de superviser les réparations du mur de gazon, qu'il avait fait élever comme une sorte d'écran pour se cacher de la guérite, du poste de garde, et de la route principale.

Plan des jardins - détails
Plan des jardins avec les détails du jardin Est selon Oakley


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Notes:

[1] La nouvelle de la mort n'a pu être rendue public qu'une fois que le gouverneur Hudson Lowe et les officiels se rendîrent à Longwood, de bonne heure le lendemain matin 6 mai 1821, pour faire le constat du décès.

[2] Un cordon de sentinelles était disposé, durant toute la captivité, autour du périmètre de liberté de Napoléon, notamment le long du mur de l'enceinte qui entourait son domaine; dès la tombée de la nuit, un groupe de sentinelles était rapproché tout autour de l'habitation elle-même et il y avait interdiction d'entrer ou de sortir jusqu'aux lumières de l'aube, vers 6 heures du matin.

[3] Environ 800 mètres.

[4] La pagode chinoise.

[5] La volière avait été démontée et religieusement conservée par Andrew Darling dans les entrepôts de l'île en 1823, lorsque l'on décida de redonner à Longwood son usage originel de corps de ferme; elle a ensuite été offerte par celui-ci comme présent au grand-maréchal Bertrand, lors de l'expédition du retour des Cendres de Napoléon en octobre 1840, qui l'a rapportée en France; elle se trouve désromais au Musée Bertrand de Châteauroux. On peut remarquer la forme semi-circulaire de cette pièce qui correspond bien au détail donné par Oakley concernant son emplacement, en 1821, au-dessus du bassin de même forme qui avait contenu les poissons rouges.

Volière de Longwood
Volière de Longwood
(Source: Musée Bertrand de Châteauroux)
 
[6] Le taux de change étant alors de 25 francs pour une livre sterling, cette somme correspond à à 2250 francs de l'époque.

[7] Ce mur de gazon ("sod wall" en anglais), comme il avait été dénommé, avait été réalisé en janvier 1819, quelques mois avant le début des grands travaux de jardin, qui eux avaient été entamé durant l'été 1819, après le départ de Mme de Montholon; au sujet de ce mur de gazon, Ali raconte: Pour commencer [les travaux de jardinage], il [Napoléon] se plaignit que le vend sud-est l’incomodait quand il était dans son bosquet. Le Gouverneur, d’après le désir que lui avait témoigné M. de Montholon, fit construire un mur de gazon en demi-cercle, de huit à neuf pieds de haut, dont la corde en avait une cinquantaine environ. Une extrémité était appuyée à la bibliothèque, et l’autre en l’air, à l’est.


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