L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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UN TÉMOIN ANGLAIS DE L'EXHUMATION
Autres récits de Lefroy
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En plus de la lettre précédente, Lefroy en écrivit une le 22 octobre 1840 à une autre de ses soeurs:


En ce moment, nous sommes en train de récupérer de la visite des Français, à laquelle nous nous étions attendus mais qui se révéla plutôt épuisante lorsqu'elle se déroula.

Je ne peux imaginer comment le vieux Bertrand a pu devenir l'ami et le confident de Napoléon. C'est un vieux gars de bonne nature, imbécile, pas intellectuel, dont tu pourrais dire qu'il serait meilleur aux cuisines que juge dans les affaires d'état. Ce qu'il avait pu être il y a vingt ans, je ne puis le savoir. Ici, il était aussi à peine lui-même, sous une grande excitation, montrant un degré de sentiment très louable. Il a manifesté sa joie en rencontrant ses vieilles connaissances, en embrassant un bon nombre de dames (seulement les mains de celles âgées).

Le grand-maréchal Bertrand
Le grand-maréchal Bertrand

L'autre, le général Gourgaud, est beaucoup plus jeune, il a en fait cinquante-huit ans mais est bien conservé et paraît dix ans de moins. Il a fait perpétuer sa mémoire en distribuant quelques médailles en cuivre portant sa propre effigie et suscription. [1]

Le général Gourgaud
Le général Gourgaud

Las Cases est un jeune homme d'environ trente-cinq ans, doux et calme dans le comportement comme dans l'aspect, adonné aux recherches scientifiques, un excellent musicien, et je pense que c'est un homme de bon sens et de valeur sûre. Je m'attends à ce qu'il devienne l'historien de l'événement [2]. Il m'a rendu visite et m'a intéressé en me montrant des endroits et des scènes liés au séjour de Napoléon que la tradition n'a pas mentionnés. En tout cas, à ma grande surprise et à ma satisfaction, ils n'ont généralement pas visité Longwood [3]; du moins, je ne les ai pas beaucoup vus - je veux dire les officiers de marine - ce qui m'a économisé quelques bouteilles de vin et une bonne partie du temps. Les marins se sont fait conduire par groupes de quarante ou cinquante, sous la charge d'un officier, mais ils se sont comportés remarquablement bien.

Le Prince de Joinville
Le Prince de Joinville

Le commissaire, le comte Chabot, a été le meilleur d'entre eux, un des plus courtois, dans ses manières de gentleman, et un des hommes à l'aspect le plus profondément aristocratique que je n'ai jamais vu. Il est jeune (vingt-six ans), avec des cheveux légèrement teintés, aux caractéristiques purement classiques du meilleur sang, et aux manières parfaites et innées de la plus haute société. Il m'avait frappé. On m'a dit que sa mère est une fille du Duc de Leinster [4].

La soif des Français à se procurer des reliques était plutôt amusante. Ils ont presque tari la source (de Napoléon) en emportant des bouteilles de son eau: même des poignées de terre étaient acceptables. J'en ai rendu plusieurs d'entre eux heureux avec des spécimens de minéraux. Bertrand m'en a demandé, et je lui en ai préparé une collection de soixante ou soixante-dix spécimens, et la même chose pour Las Cases [5].

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Lefroy a aussi donné quelques détails supplémentaires dans son autobiographie, rédigée quelques temps avant son décès:


Si je me souviens bien La Belle Poule a mis les voiles le soir même [6], le corps reposant dans une sorte de chambre ardente sur le pont principal [7].

Cerceuil de Napoléon à bord de la Belle Poule
Le cercueil de Napoléon sur le pont de la Belle Poule

À ce moment-là, les relations entre l'Angleterre et la France étaient tendues au plus haut point. La politique audacieuse et aggressive de Lord Palmerston, couplée avec l'indolence et la faiblesse de Lord Melbourne, avaient amenées les affaires dans une telle impasse, principalement au sujet de la question syrienne [8], qu'une déclaration de guerre était attendue de façon journalière; et dès que le navire a dépassé le rayon des trois milles, il s'est préparé à l'action. Des cloisons ont été abattues, des meubles de cabine d'un genre coûteux ont été jetés par dessus bord.[9]

Littlehales, du H.M.S. Dolphin, l'a suivi à une distance sûre, déterminé s'il avait une opportunité d'envoyer un ou deux boulets dans le "cercueil du vieux Boney". Comme il était de loin le meilleur marin, il aurait pu le faire sans impunité. [10]

Les Français se sont comportés galamment. Alexander s'est fait offrir par le Prince, de camarade à camarade, une tabatière en or et diamants qu'on a dit valoir 400 livres, et Trelawney un Fusil de luxe, un petit fusil de chasse à double canon monté en or et en corne de rhinocéros, une belle oeuvre d'art. Ils ont aussi mis à leur disposition une grande quantité de médailles commémoratives en bronze et argent, qui ont été distribuées de façon outrageuse comme des faveurs privées. Mon ami, le chef de la Justice [11], a refusé d'en recevoir de cette façon. On ne m'en a pas offerte, et je n'ai pas souhaité en demander, mais plusieurs années après j'en ai acheté une d'une dame à qui on l'avait offerte dans sa jeunesse. J'ai aussi acheté, à l'hôtel des Monnaies à Paris, une très belle et grande médaille représentant Napoléon mourant.

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Les extraits de cette chronique sont tirés de l'ouvrage publié par la veuve, Lady Lefroy, en 1895 et traduits par mes soins: Autobiography of General Sir John Henry Lefroy, Colonel Commandant Royal Artillery. Cet ouvrage est disponible en ligne sur ce lien suivant: cliquez ici.

Albert Benhamou
Février 2012


Notes:

[1] Gourgaud était aide-de-camp du roi Louis-Philippe et, cherchant sans doute à en imposer, avait fait frapper ces médailles avant son départ de France pour en distribuer le long de son périple.

[2] Las Cases a en effet rédigé un ouvrage sur l'expédition, mais la plupart de ses compagnons de voyage aussi dont Arthur Bertrand, le fils du grand-maréchal, Gourgaud, l'abbé Coquereau, Saint-Denis dit le mameluck Aly, etc.

[3] La vieille maison de Longwood avait été transformée en maison de ferme, comme elle l'avait été avant l'arrivée de Napoléon; le prince de Joinville s'y est rendu une seule fois, avec les officiels de l'expédition, et avait été désolé de l'état dans lequel se trouvait la maison où Napoléon avait rendu son dernier soupir.

[4] En effet, le commissaire Rohan-Chabot avait eu pour mère Lady Isabella de FitzGerald, fille du 2ème duc de Leinster: elle est la première dame d’honneur de la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe; Rohan-Chabot se mariera en 1844 avec une cousine germaine, du côté de la famille Leinster; le couple n'aura pas d'enfant.

[5] Bertrand, Las Cases, Gourgaud, Marchand et d'autres ont constitué des reliquaires en souvenir de cette expédition, dans lequel ils ont mis quelques-uns des spécimens collectés lors de leur séjour dans l'île.

Reliquaire de Bertrand
Reliquaire de Bertrand
(source: Musée Bertrand à Châteauroux)

[6] En fait, un temps considérable fut gaspillé dans la signature des procès-verbaux pour des raisons de protocole essentiellement; la Belle Poule ne leva l'ancre que le dimanche 18 octobre, le matin vers 9 heures.

[7] Une fois en mer, le 19 octobre, lendemain du départ, le cercueil fut placé dans l'entrepont du navire, préparé comme une chapelle ardente.

La chapelle ardente dans la Belle Poule
La chapelle ardente dans la Belle Poule


[8] Il s'agissait de la Question d'Orient, voir L'autre Sainte-Hélène, page 380.

[9] Lefroy avait dû lire cette circonstance dans les ouvrages publiés en 1841, car il ne se passa pas au large de Sainte-Hélène mais bien plus tard, en haute mer, le 2 novembre 1840.

[10] Sans aucun doute une légende, inventée bien après les faits: aucun témoignage français ne parle de cette "poursuite" du Dolphin.

[11] Il s'agissait de W. Wilde, chef de la Justice et membre du Conseil de Sainte-Hélène.

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