L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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VRAI OU FAUX ?

Le capitaine polonais Piontkowski était-il un espion anglais?


Voici un court article qui tente, et réussira je l'espère, à réhabiliter le pauvre Piontkowski dans le coeur des napoléoniens et des gens d'honneur.

le capitaine Piontkowski
Le capitaine Piontkowski

La rumeur avait couru que Piontkowski était un espion à la solde des Anglais. Pourquoi?

Car, lors de la notification à Napoléon de sa déportation à l'île de Sainte-Hélène, le gouvernement britannique avait expressément limité l'entourage autorisé à le suivre à trois officiers et douze domestiques. Or le nombre de personnes embarquées sur le Northumberland dépassait déjà ce quota. En plus, Gourgaud qui avait emmené avec lui son vieux domestique, sans en demander la permission, fut ulcéré de voir celui-ci expulsé de Sainte-Hélène dès son arrivée dans l'île, et renvoyé en Angleterre par un navire en partance ! Aussi quelle ne fut pas sa surprise en voyant arriver, à la fin de l'année 1815, le capitaine polonais Piontkowski, presqu'inconnu jusqu'alors de la maison impériale, à qui l'on aurait permis de rejoindre l'illustre captif !?! Cette histoire ne semblait pas logique et Gourgaud se méfia aussitôt du nouveau venu, d'autant que celui-ci, beau garçon, ajoutait sa concurrence pour l'attention des quelques rares jouvencelles de l'île.


Qui autorisa Piontkowski à se rendre auprès de Napoléon, et pourquoi?

Au moment de la séparation des gens de l'entourage de Napoléon, le 7 août 1815, le capitaine polonais Piontkowski avait fortement imploré les autorités anglaises pour le laisser suivre l'Empereur, même en le comptant en tant que domestique car le quota des officiers avait déjà été dépassé. L'amiral Lord Keith ne put acquiescer sur le champ à sa demande mais promit d'en référer à Londres. Avec sa demande, il avait dû expliquer au ministre Bathurst, l'ultime décisionnaire, ses difficultés à éviter et la presse d'opposition et le légiste Capel Lofft qui avaient essayé d'entraver la déportation de Napoléon par des moyens légaux. Si Piontkowski était autorisé à rester en Angleterre, ou expulsé quelque part en Europe, il pourrait de suite raconter ses malheurs à une presse avide à recueillir son témoignage et à l'étaler dans les journaux. De son côté, Bathurst avait, lui, besoin de temporiser et d'éviter tout esclandre public car la décision de prendre en charge la captivité de Napoléon avait été prise par le gouvernement conservateur sans en avoir préalablement référé au Parlement pour obtenir une décision. Sa déportation à Ste-Hélène créait un état de fait qu'il serait difficile de contrecarrer, politiquement, si l'opposition avait souhaité le faire, mais qui aurait causé de l'embarras. De plus, le statut sous lequel on avait décidé de détenir Napoléon, comme prisonnier de guerre ou autre, était encore loin d'être assuré. Aussi, Bathurst décida d'accorder à Piontkowski de se rendre à Ste-Hélène. Il pensait sûrement se débarrasser temporairement du problème, d'attendre l'aval parlementaire de la décision du gouvernement envers Napoléon, et, éventuellement, de faire rappeler en Europe tout l'excédent des personnes qui avaient suivi le captif ! La suite lui donnera raison car, quelques mois plus tard, le Bill du Parlement passa, sans sérieuse protestation de l'opposition, et Bathurst put réclamer le retour de quatre des personnes ayant suivi Napoléon en exil, ceci pour cadrer avec les objectifs budgétaires de cette captivité.

Lord Henry Bathurst
Lord Bathurst

Pourquoi les historiens ont pensé, et quelquefois continuent aujourd'hui de penser, que Piontkowski était un espion?

La simple raison est sans doute que les rumeurs ont la vie dure ! Elles furent essentiellement alimentées par Gourgaud qui, dans son journal publié en fin du XIXè siècle (une première fois en 1899), avait étalé ses soupçons au sujet de Piontkowski. Or les historiens ont considéré que son journal était le plus objectif, et donc le plus proche de la réalité. Rappelons qu'à cette époque, seuls le Mémorial de Sainte-Hélène, publié en 1823, et les Récits de la Captivité, de Montholon, publiés en 1847, étaient connus du public. Les écrits de Bertrand, de Marchand et de Saint-Denis, tous publiés au XXè siècle, n'étaient pas encore connus. Piontkowski devait donc être un espion car ainsi Gourgaud en avait décidé ! Et, par la même occasion, on semblait vouloir rester sourd et aveugle aux accusations de trahison de Gourgaud envers Napoléon (cf. les déclarations de celui-ci aux Anglais, détaillées dans l'ouvrage L'autre Sainte-Hélène, pages 145-147). Ces accusations étaient connues du public depuis la publication de l'ouvrage de Walter Scott en 1827, mais on préféra sans doute occulter ces détails que Gourgaud se contenta simplement de déclarer mensongères. Puis, la Monarchie de Juillet survenant en 1830, Gourgaud devint aide-de-camp du roi Louis-Philippe, et donc un personnage important dans l'entourage royal.

Le général Gaspard Gourgaud
Le général Gourgaud


Qu'en est-il réellement du "rôle" de Piontkowski?

Piontkowski avait simplement désiré suivre Napoléon par pure loyauté envers le grand homme. Napoléon exerçait sans conteste cette fascination sur les hommes. Et, de plus, il avait, seul contre l'Europe, tenté de porter secours à la nation polonaise en rétablissant sa souveraineté. Beaucoup de Polonais servirent avec ardeur dans les rangs de la Grande Armée et aucun, à ma connaissance, ne changea de camp, ce qui ne fut pas le cas des autres nations qui avaient rejoint l'Empire Français jusqu'au moment où elle changèrent de camp en 1813.

Lorsque Piontkowski fut autorisé par Bathurst, le 14 août 1815, à rejoindre Napoléon en captivité, il ne lui fut cependant pas permis de se faire accompagner par sa jeune mariée, française, qu'il épousa à bord du navire à bord duquel il attendait son départ (car il n'était pas même autorisé à mettre les pieds à terre). C'est dire si les autorités le considéraient comme leur espion ! L'épouse sera ensuite accueillie par le légiste Capel Lofft après le départ volontaire de son mari pour le Pacifique Sud.

Une fois arrivé à Sainte-Hélène en avril 1816, le nouveau gouverneur Hudson Lowe réclama, sur ordre de Bathurst, une déclaration de chaque personne ayant suivi Napoléon pour se soumettre aux règlements sous peine d'expulsion etc. Les officiers autour de Napoléon furent génés par cette déclaration, ne voulant pas faire acte de totale soumission, afin de préserver toute option de retour éventuel en Europe, et d'un autre côté ne voulant pas non plus envenimer leur situation avec les autorités anglaises en laissant le captif rédiger un texte incendiaire à leur place. Ils rédigèrent donc, chacun à leur façon, leur déclaration. Parmi les officiers, seul Piontkowski accepta que Napoléon lui écrivît la sienne et l'illustre captif n'hésita pas à lui donner un tour politique se plaignant de la perfidie anglaise, des restrictions, du climat de l'île, et ainsi de suite. Cette déclaration, signée par Piontkowski, fut très mal reçue par le ministre Bathurst lorsqu'il celui-ci la reçut quelques deux mois plus tard: il réclama aussitôt le renvoi du capitaine polonais, en même temps que trois autres domestiques pour revenir au quota du nombre de personnes autorisées à partager la captivité du "général Bonaparte". L'ordre de Bathurst à Hudson Lowe, daté du 26 juin 1816, expliqua:

Vous devez donc renvoyer au moins quatre des personnes qui ont suivi le général Bonaparte. Vous comprendrez que j’inclus Piontkowski dans ce nombre, bien qu’il ne l’ait rejoint qu’un certain temps après que le Northumberland ait pris la voile. [source: Lowe Papers, manuscrit ADD 20115, cité dans L'Autre Sainte-Hélène, page 69]

Cet ordre parvint à Sainte-Hélène avant fin 1816, et Hudson Lowe l'exécuta en renvoyant de l'île Piontkowski, et les trois domestiques désignés par Longwood, a savoir Santini, Rousseau et le jeune Archambault.


Que se passa-t-il alors?

Piontkowski et ses compagnons furent un temps expulsés vers la colonie du Cap de Bonne Espérance, passage obligé, normalement, pour tous ceux qui quitteraient Longwood. Le but était de laisser une quarantaine de quelques mois s'écouler avant de les renvoyer en Europe, là où ils pouvaient alors rendre compte de la situation du captif et alimenter la propagande napoléonienne, pensait-on. Mais, pour des circonstances expliquées dans l'ouvrage L'autre Sainte-Hélène, et sans manquer de surprendre le gouverneur Hudson Lowe, les expulsés furent assez vite renvoyés vers l'Angleterre, où ils arrivèrent avant mars 1817.

Piontkowski avait mission secrète... sur ordre de Napoléon, de rejoindre la famille Bonaparte en Italie, pour lui rendre compte de vive voix, et pour la première fois, de la situation de leur parent captif. Mais, une fois à Londres, Santini ne suivit aucun des conseils prodigués à Longwood, ni les instances de Piontkowski, et prêta son nom dans la publication d'un pamphlet qui attisa l'humeur du gouvernement britannique contre Napoléon (Napoleon's Appeal to the British Nation on his treatment at St. Helena, 1817). Quant à Piontkowski, devenu suspect du fait des agissements de Santini, il ne put mener à bien sa mission et, une fois débarqué au port de Gênes, fut saisi par la police secrète autrichienne et jeté sans ménagement en prison. Ce ne fut que plusieurs mois après qu'on l'en libéra, pour l'assigner toutefois à résidence, surveillée, où son épouse put enfin le rejoindre. Il ne sera libéré qu'une fois que la nouvelle de la mort de Napoléon fût connue en Autriche, dans le courant de juillet 1821. Il sera alors employé quelques années par la famille Bonaparte, ce qui montre que les soupçons d'espionnage n'eurent aucune substance du temps de la vie du Polonais.

Le fidèle Piontkowski repose dans un cimetière de Ratisbonne, en Allemagne, comme indiqué dans un article dans ce site web: voir les sépultures des compagnons de captivité de Napoléon.


Le capitaine polonais a laissé une correspondance, encore inédite en France, qui raconte son périple depuis le départ de la Malmaison jusqu'à son retour à Londres. C'est de cette correspondance que sont tirés certains éléments de cet article. Peut-être fera-t-elle un jour l'objet d'une publication future, si l'intérêt du public pour ces faits du passé est démontré.

Albert Benhamou
Juillet 2010

Napoléon, prisonnier à Ste-Hélène



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