L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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BOUTON DE ROSE
(suite)



"Bouton de Rose" s'appelait Charlotte Knipe. Son père, Richard Knipe, né en 1750, avait été un officier pour la Compagnie des Indes Orientales et s'était marié avec une Mary Bazett le 2 novembre 1778. Richard avait ainsi adopté la carrière militaire mais, comme son frère ainé, le fermier Samuel Knipe, né en 1747, il investissait aussi sur des terrains en friche, à l'ouest de l'île, appartenant à la Compagnie. Alors que le frère Samuel travaillait dans sa ferme, "Horse Pasture Farm", Richard, lui, avait acheté une maison, "Half Moon House", dans les environs.

Half Moon House
  Ce aui reste de la maison "Half Moon" avec le ciel et la mer pour tout horizon (d'après cliché de Michel Dancoisne-Martineau)

Richard Knipe avait atteint le grade de lieutenant. Sa fille Charlotte serait née en 1799 tout au plus, voire 1796, mais il n'existe pas de registre de sa naissance ou de son baptême à Sainte-Hélène. Puis Richard mourut le 21 mars 1805, en laissant une veuve et cinq enfants. On trouve les familles Knipe dans le recensement de 1814 fait à Sainte-Hélène. Celle de Richard est sous l'intitulé "Do Orphans, Rich'd", à savoir "Ditto Orphans Richard", ce qui signifit "même [nom nom de famille que le précédent, à savoir Knipe]" Orphelins de Richard".

Census 1814 St. Helena
Extrait du recensement de 1814 à Sainte-Hélène

Les autres familles Knipe figurant dans ce recensement étaient toutes relatives les unes aux autres. Une analyse permet de vérifier de quelle famille Knipe "Bouton de Rose" était issue:

(1) Samuel Knipe, le fermier, et son épouse, Émilia (ou Amelia) Bagley, étaient encore vivants et avaient 4 enfants à charge, un fils et 3 filles. Le couple s'était marié le 29 octobre 1772. Trois de leurs enfants vont nous intéresser ici:
          - Mary, baptisée le 7 septembre 1787
          - deux filles jumelles, leurs derniers enfants enregistrés à Sainte-Hélène : Charlotte et Martha, baptisées le 13 avril 1799

(2) Sarah Knipe (née Sarah Maria Bazett) et ses enfants. Elle était la veuve et cousine germaine de William Knipe, fils de Samuel, qui était mort en 1812. Il servait alors dans le régiment de la Compagnie avec le grade de capitaine. Ce couple, marié en octobre 1801, avait 5 enfants nés entre 1803 et 1812. Le fait que le prénom de la mère soit indiqué dans le recensement plutôt que celui du père montre que le mari était décédé. Il n'y avait pas l'inscription du type "Do Orphans, William" car l'inscription avait été faite séquentiellement après celle d'une fille Kennedys, et donc on ne pouvait plus utiliser l'acronyme "Ditto" pour indiquer une autre famille Knipe.

(3) Un certain "John Knipe": il s'agissait d'un autre fils de Samuel Knipe le fermier, marié à une Anna Legg. Lui était encore vivant en 1814 mais n'a pas figuré dans le recensement, probablement parce qu'il était absent de l'île au moment du recensement. Il est fort possible qu'il voyageait au Cap pour affaires, d'autant qu'il y a définitivement quitté Sainte-Hélène avec sa famille en 1828 pour s'installer dans cette colonie où il mourut en 1843. Il y a cependant une erreur dans le recensement car le couple avait deux fils, et non deux filles ! Celui qui a pris note de la liste se sera trompé de colonne: Errare humanum est !

(4) Enfin Mary, épouse d'un "Knipe Junior": son nom ne figurant pas dans le recensement, il est probable qu'il était décédé avant 1814 autrement, s'il avait été simplement absent de l'île comme John, son prénom aurait normalement figuré. Comme il est indiqué en tant que "Junior", il faut croire qu'il s'agissait d'un homme marié depuis peu, ce qui explique qu'il n'avait qu'un seul enfant, une fille, en 1814. En recherchant dans la liste des enfants de Samuel et Richard Knipe, il ne pouvait s'agir que d'un certain Richard "Junior" car fils de Richard Knipe. Il figure dans le testament de son père, en date de 1805, mais était probablement mort avant 1814. D'après les registres de baptême, il était né avant 1793 car baptisé en août de cette année-là, ce qui lui aurait fait un âge d'environ 21 ans au moment du recensement, alors qu'il était probablement récemment marié et décédé, laissant une veuve Mary et une fille en bas âge. Cette explication est nécessaire car elle permet d'exclure que "Bouton de Rose" était la fille de ce Richard-là, lui aussi déjà décédé au moment où la comtesse de Montholon avait remarqué la belle jeune "femme": la différence d'âge exclut cette possibilité, ce qui démontre que "Bouton de Rose", elle-même née vers 1796-1799, était bien la fille du Richard, ancien lieutenant de la Compagnie, et père de ce "Knipe Junior".

Quand Napoléon arriva en 1815, la belle Charlotte avait donc entre 17 et 20 ans, et était orpheline de père depuis 10 ans. Sa mère avait encore la plupart de ses enfants à charge et sûrement un revenu fort modeste, comme Madame de Montholon put le constater. Le lecteur notera aussi qu'il y avait alors deux Charlotte Knipe dans l'île, cousines germaines car l'une la fille du défunt lieutenant Richard et l'autre la fille de son frère le fermier Samuel. L'existence de ces deux Charlotte Knipe a sans doute contribué aux erreurs de certains historiens qui ont déclaré que "Bouton de Rose" était la fille d'un fermier. Or, nous disposons du témoignage de madame de Montholon qui expliqua que la belle vivait avec sa mère, veuve d'un officier de la Compagnie. De plus, si la belle en question avait été la Charlotte fille du fermier Samuel Knipe, il y aurait alors eu deux "Boutons de Rose", à supposer que sa soeur jumelle Martha lui était identique.
Rosebud - Bouton de Rose

Revenons alors à la "maison Portions". Madame de Montholon indiqua que "Bouton de Rose" était amie avec une fille Porteous. Et Gourgaud avait pensé que les deux filles avaient pour mère madame Porteous. Pourquoi? En 1815, Henry Porteous, qui avait été envoyé dans l'île comme intendant des jardins de la Compagnie, était alors marié avec Mary Knipe, une des filles de Samuel, celle mentionnée ci-dessus comme ayant été baptisée en 1787. Âgée d'environ une dizaine d'années de plus que Charlotte, elle était sa cousine germaine. Mais elle ne donna que des enfants mâles à Henry Porteous, tous forcément en jeune âge à cette époque car leur mère avait 28-29 ans. La jeune femme, fille de Porteous et amie de "Bouton de Rose", était en fait la fille issue du premier mariage de Henry Porteous. Il avait été l'époux d'une certaine Mary Goudy, depuis le 11 septembre 1792, et le couple avait eu une fille, Mary, baptisée le 18 septembre 1794, qui avait ainsi environ l'âge de Bouton de Rose, ou du moins étaient toutes deux sorties de l'adolescence et devaient commencer à créer leur vie de société. Mary Goudy étaient morte après quelques années et son époux Henry Porteous se remaria le 15 juin 1808 avec Mary Knipe, cousine germaine de "Bouton de Rose". Entre les Mary Knipe et les Charlotte Knipe de l'île, il y avait de quoi égarer plus d'un historien !

Maison "Portions"
La maison "Portions"

On peut imaginer que, du fait de l'arrivée en 1815 de la nombreuse soldatesque qui accompagna les Français en captivité, "Bouton de Rose", ayant alors une vingtaine d'années, ou les paraissant physiquement car grande, de bonne taille et fraîche comme une Polonaise, désirait se rendre souvent en ville pour s'y amuser et, pourquoi pas, se trouver un mari. C'est donc naturel qu'elle logeait alors, chez sa cousine Mary Knipe, l'épouse de Henry Porteous, lors de telle visites, surtout s'il s'agissait d'assister à un bal la nuit. Car sa mère, la veuve Richard Knipe, vivait dans une petite maison, "Half Moon House", bien trop éloignée de la ville, à une extrémité occidentale de l'île, proche de la ferme de son beau-frère Samuel Knipe.  Les terres de ces lieux étaient répertoriés comme "waste lands" (i.e. terrains en friche) par la Compagnie, et elle les louait aux fermiers qui souhaitaient toutefois les entretenir. C'est dire que le revenu de ces fermes ne pouvait pas être mirobolant ! Les festivités et activités dans la ville (bals, théâtre, et autres) convenaient bien mieux à une jolie "Bouton de Rose", et à son "amie" Mary/Mariah Porteous. C'est ainsi que la comtesse de Montholon a pu constater son existence dans la "maison Portions".


Un extrait de la carte de Sainte-Hélène établie par Reid en 1817 montre la localisation des fermes des familles Knipe, notamment "Horse Pasture Farm" pour Samuel et sa famille, et la maison "Half Moon" pour la veuve Richard Knipe. C'est là que vivait  "Bouton de Rose" et ses frères et soeurs. La ville de Jamestown (non visible dans cet extrait) se situerait en bas à gauche de cette gravure (le nord est orienté vers le bas, dans la carte de Reid), donc au moins à 45 minutes de trajet à cheval, en traversant par des élévations, des ravins et des vallées. Il était bien plus préférable pour une belle jeune femme comme "Bouton de Rose" de rester en ville lorsque l'occasion de s'amuser en société se présentait. Et, avant l'arrivée du gouverneur Hudson Lowe qui transforma Sainte-Hélène en île-prison, de telles occasions ne manquaient pas.

St. Helena, Reid, 1817 - Knipe farms



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