L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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LES JARDINS DE LONGWOOD
Plan de "campagne"


Saint-Denis, c'est bien connu, était assez précis dans ses récits et, de surcroît, s'intéressait particulièrement à la nature, aux paysages et à la flore. On peut, a priori, lui faire assez confiance dans la description très complète des jardins de Longwood qu'il a donnée dans ses Souvenirs, bien qu'il les ait écrits après son retour en France.
Au centre du premier carré, celui de l'ouest [donc le jardin donnant sur l'appartement de Napoléon], on traça un losange; une petite allée de deux pieds qui le bordait, et une autre de trois pieds entourait les triangles, en ménageant une plate-bande en dehors. [...] L'intérieurs des losanges fut gazonné et, au point du centre, l'Empereur fit planter un petit caféier, dont on lui avait fait cadeau. Il appela son petit jardin son parterre. [...] Au centre du carré de l'est [celui donnant sur la bibliothèque, donc bien connu de Saint-Denis], on traça un ovale; une petite allée de deux pieds le bordait, et une autre de trois pieds entourait les quatre fichus, en ménageant, comme dans l'autre jardin, une plate-bande en dehors. Toutes les plates-bandes furent garnies de fraisiers et bordées de gazon. [...] L'intérieur de l'ovale fut gazonné et, à chaque centre des petites courbes, on planta deux vieux et gros orangers qu'on avait découverts dans le grand jardin. (source: Saint-Denis, Souvenirs sur l'Empereur Napoléon)

Il poursuivit en expliquant qu'au milieu de l'ovale, on plaça une table de travail pour Napoléon car, le jardin devint vite touffu et ceci empêchait, à la bonne saison, les rayons ardents du soleil d'y pénétrer.

Le grox des travaux dans les jardins de Longwood fut achevé au cours de l'été 1819. On continua des amènagements divers jusqu'à l'automne 1820, lorsque Napoléon tomba malade. Mais tous les croquis les représentant ne semblent pas forcément corrects. Par exemple voyons celui ci-dessous réalisé selon les informations données par Montholon.

Plan des jardins selon Montholon
Plan des jardins selon Montholon

Sur ce dessin, le mur de gazon côté sud n'est pas bien représenté, ou n'est pas à la bonne place, et les petits jardins attenant à la maison sont inversés, c'est-à-dire que celui avec le losange était celui proche de la maison de Napoléon selon Ali. Une représentation plus correcte est celle ci-dessous:

Jardins de Longwood - plan Hearl
Jardins de Longwood en 1821
(source: collection Trevor Hearl, original au Dorset History Center)

Cette "campagne" contre le vent alizé, le soleil ardent, la vue des sentinelles, et le reste, s'est étalée sur deux phases, grosso modo depuis l'automne 1818 jusqu'en janvier 1819, et l'autre durant l'été 1819. La petite colonie envoyée d'Italie pour Longwood, avec les deux prêtres et le docteur Antommarchi, arriva sur place au mois de septembre 1819, alors que tous les grands travaux de jardin étaient déjà terminés. La topologie des lieux était alors la suivante:

Plan de Longwood et des jardins
Plan de Longwood et des jardins

Dans le plan ci-dessus, on repère la direction du Nord, et donc des vents alizés qui soufflent en permanence à partir du Sud-Est. Le petit jardin, adjacent à l'appartement de Napoléon, dit "jardin de Marchand", était protégé du vent par la maison mais pas des rayons du soleil à partir de l'après-midi: Napoléon ne promenait dans ce jardin que le matin aux aurores. L'autre côté était plus protégé du soleil, mais pas du vent. Le petit jardin, attenant à la bibliothèque, fut nommé "jardin d'Ali", compte tenu que Saint-Denis en avait la charge. Napoléon s'y rendait les après-midi, et travaillait à une table posée près de l'une des portes, ainsi protégé du vent par les murs de la maison. Il lui vint alors l'idée d'élever un obstacle contre ce vent, au-delà de la bibliothèque. Il s'agissait de créer un mur de verdure, ou "mur de gazon" comme on l'a appelé. Ce fut un des premiers grands travaux qu'il commença à planifier la veille de Noël 1818: "On a vu Napoléon cet après-midi assis en dehors de la porte du jardin arrière avec une table et des papiers." (Source: journal de Nicholls, 23 décembre 1818). Et dans les jours qui suivirint, il se concerta avec Montholon sur ces "papiers" qui étaient ses plans d'aménagement. Noverraz et un grand nombre de travailleurs chinois furent employés aux travaux de jardinage de ce côté-là des jardins. La suite du mois janvier 1819 fut malheureusement ponctuée par de graves problèmes de santé pour Napoléon: on dut faire appel au docteur Stokoe en urgence au beau milieu de la nuit du 17. Allait alors s'ouvrir un chapitre noir de la captivité, au cours duquel le Gouverneur manipula tout le monde (amiral, médecin-chef, justice, police, etc) pour parvenir à ses fins, celles d'éloigner Stokoe au plus vite du chevet de Napoléon. (voir L'autre Sainte-Hélène, chapitre Stokoe)

Le premier mur de gazon ne donna qu'une satisfaction limitée, car il n'était sans doute pas assez élevé. Mais des soucis de santé et des soucis domestiques, notamment lors des pénibles discussions relatives au départ de la famille Montholon, empêchèrent Napoléon de reprendre sa campagne contre le vent, les sentinelles, l'oisiveté et l'ennui. Il fallut attendre le départ de Madame de Montholon, en début juillet 1819, pour pouvoir reprendre les travaux et corriger les erreurs de conception, tout en faisant oublier la tristesse de tous depuis le départ de la comtesse et de ses enfants qui avaient donné par leur présence le signe d'une certaine normalité dans cette vie de détention. Car la famille Bertrand, elle, vivait à une centaine de pas de Longwood, de façon indépendante.

Le dimanche 19 juillet 1819, dès 6 heures du matin, lorsque les sentinelles de nuit se retirèrent, un grand nombre d'ouvriers se lancèrent dans l'érection d'un tertre de terre plus élevé pour former un vrai "mur". Le mauvais temps fit interrompre les travaux vers 16 heures. Ils se poursuivirent les jours suivants dans des alternances de pluie et de beau temps. Puis le 30 juillet, le mur de terre étant suffisamment haut, on commença à le couvrir de mottes de gazon. Saint-Denis expliqua: "Pour commencer, il [Napoléon] se plaignit que le vend sud-est l’incommodait quand il était dans son bosquet. Le Gouverneur, d’après le désir que lui avait témoigné M. de Montholon, fit construire un mur de gazon en demi-cercle, de huit à neuf pieds de haut [environ 3 mètres de hauteur], dont la corde en avait une cinquantaine environ. Une extrémité était appuyée à la bibliothèque, et l’autre en l’air, à l’est." (source: Saint-Denis, Souvenirs sur l'Empereur Napoléon)

À l'autre extrémité du mur de gazon, on fit contruire un petit pavillon qui fut surmonté d''un dragon chinois pour girouette. Il y a fort à parier que ce dragon pointait toujours dans la même direction (nord-ouest) ! Napoléon pouvait s'y reposer sur une chaise longue en bambon et observer l'arrivée de bateaux. Mais, à cette époque, il ne croyait déjà plus à un rappel en Europe, et n'utilisa guère cette "pagode". À l'opposé du mur de gazon, au bout du jardin dit "de Noverraz" (compte tenu que c'est lui qui travailla le plus à ces travaux), on mit une sorte de treillage de verdure, de sept à huit pieds de haut selon Ali, qui faisait miroir avec la forme courbe du mur de gazon.

Une fois le mur de gazon accompli, les travaux ne s'arrêtèrent pas en si bon chemin: L'Empereur fit creuser un bassin près du mur de gazon, en ménageant une allée entre l'un et l'autre. D'un côté ce bassin décrivait une courbe parallèle au mur et, de l'autre, une courbe qui avait pour rayon un sapin placé au milieu de la courbe précédente. (source: Saint-Denis, Souvenirs sur l'Empereur Napoléon). Il fit ensuite bâtir une structure en ciment pour remplir ce bassin d'eau, en le faisant préalablement doubler de plomb. Puis on fit venir des locataires: "Le comte Montholon m'a demandé d'obtenir des poissons rouges, de tons doré et argenté, pour le bassin du jardin favori du Général Bonaparte." (Lowe Papers, ADD 20129, rapport de l'officier d'ordonnance Nicholls au Major Gorrequer, 16 janvier 1820). On réussit à fournir ces poissons un mois plus tard et Napoléon s'amusa à les disposer lui-même dans son nouveau bassin. Mais, du fait de la peinture trop fraîche ou du plomb utilisé dans ce réservoir, les poissons vinrent à mourir. On tenta d'autres expériences au cours de l'année 1820, mais sans succès: les poissons périssaient encore et encore.

Exit les poissons. Napoléon eut l'idée de faire une autre expérience avec des volatiles. Saint-Denis raconte: L’Empereur fit faire par un Chinois une grande cage ou volière en bambou, couronnée d’une espèce d’oiseau que le Chinois donna pour un aigle. Pour peupler la cage, l’Empereur fit acheter quelques douzaines de serins. Ces petits oiseaux demeurèrent un ou deux mois dans leur petites cages, suspendues dans le berceau, en attendant que la voilière que l’on construisait fut terminée. Tous les jours, on donnait à ces petits volatiles tout ce qu’il leur fallait pour vivre ; mais ils furent pris par le ‘bouton’, dont peu à peu presque tous moururent. Les quelques-uns qui restèrent devinrent la proie des chats. En définitive, la volière organisée et placée eut pour premiers habitants un faisan estropié et quelques poules. Pour ne pas perdre celles-ci, on fut obligé de les retirer de la cage quelques jours après. (source: Saint-Denis, Souvenirs sur l'Empereur Napoléon)

Volière de Longwood
Volière de Longwood

Au milieu de 1820, la volière fut prête à accueillir de nouveaux occupants à plumes, autres que le faisan "estropié" et quelques poules chêtives. "S'il y a un navire en partance pour le Bengale, Montholon désirerait ardemment qu'on rapporte une grande quantité d'oiseaux pour la volière du Général Bonaparte." (Lowe Papers, ADD 20130, rapport de l'officier d'ordonnance Lutyens au Major Gorrequer, 14 juin 1820). Mais les oiseaux du Bengale ne vinrent pas, et le faisan estropié termina ses jours dans la solitude, comme son propriétaire quelques mois plus tard. En final, le bassin resta vide de poissons et la volière d'oiseaux. On finit par mettre la volière au-dessus du bassin semi-circulaire, pour toute décoration.

Il y avait aussi un ruisseau artificiel, ou plutôt une rigole, aménagé à partir du bassin central pour écouler le trop-plein d'eau. Un petit pont en bois fut construit par-dessus, et des bancs de verdure y furent disposés de part et d'autre, côté du treillage (nord). Là, Napoléon pouvait s'assoir près du pont sur un banc de verdure, et restait ainsi en solitaire, méditant ou soupirant sur son passé désormais lointain, pendant de longs moments en espérant que le temps s'écoulât aussi promptement que l'eau qui défilait quand on actionnait les robinets d'ouverture. Et ce jusqu'au moment où il voyait les sentinelles s'approcher en bon ordre dans son périmètre de liberté: c'était le signal pour lui qu'une journée allait enfin se terminer et qu'il venait de gagner une autre bataille contre le Temps, tout en sachant qu'il ne gagnerait pas la guerre. Le lendemain à 6 heures, une autre allait commencer à nouveau, comme la précédente et comme toutes les autres. Aucune variété ou circonstance venait changer ce rythme imperturbable, à l'image du climat de l'île qui lui non plus ne changeait guère dans les saisons, avec une température presque semblable tout au long de l'année. Car, l'île de Sainte-Hélène est tellement éloignée de tout rivage que l'immense océan qui l'emprisonne joue le rôle d'un gigantesque régulateur climatique, ne provoquant ni des extrêmes de température ni des saisons. La monotonie, la lassitude et l'ennui étaient les traits de cette captivité qui n'en finissait pas. Le seul dénouement possible, et attendu, était la mort de l'Empereur. Quand l'année 1820 vint à s'écouler, elle n'allait plus tarder...

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