L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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LE JOURNAL DE DENZIL IBBETSON
(suite)

Le passage qui suit est unique au journal d'Ibbetson, à ma connaissance, car les autres mémorialistes anglais, qui ont relaté le dîner en question, ce soir du 16 août 1815, lendemain du jour d'anniversaire de Napoléon, n'ont pas mentionné, sans doute par pudeur, la scène qui eut lieu avec Madame de Montholon !


LE JOURNAL

16 août
J'ai dîné avec sir George Cockburn, l'Amiral, et ai rencontré Napoléon, le Maréchal et madame Bertrand, le Général et madame Montholon, le général Gourgaud, monsieur Las Cases [16], sir George Bingham [17], le capitaine Ross, commandant du Northumberland, monsieur Glover, le secrétaire [18], et le lieutenant Dickinson du Northumberland [19].

L'Empereur était assis avec son visage en face du pont, au milieu de la table, l'Amiral à sa droite, et madame Bertrand à sa gauche [20].
La table à bord du Northumberland

Il m'a fait une très belle révérence lorsque je suis entré. Il a bon appétit. Il boit du noyau [21], de la bière [22], du Champagne, du Madère [23] et du Bordeaux, ce dernier il le boit toujours dans un gobelet [24]. Dès qu'il finit de boire son café, il se retira sur le pont. Trois domestiques français se tiennent toujours derrière sa chaise.

Napoléon a demandé si, en anglais, nous appelons du même nom une dame non mariée et une c...n [25], à savoir une Miss, alors que madame Montholon s'efforçait d'expliquer au capitaine Ross [26], qui ne comprend pas un mot de Français, ce que l'Empereur était en train de dire, tout en faisant remarquer qu'une c...n était elle aussi une femme mariée, [mot illisible] l'action, et elle quitta le mess. Madame Montholon était très indisposée [27].

Napoléon a demandé à O'Meara, le médecin engagé pour s'occuper de lui à Ste-Hélène, ce qu'elle avait [28]. Il répondit qu'elle était [mot illisible] au sujet de se rendre à Ste-Hélène. Napoléon a fait observer qu'il était au-delà du pouvoir d'un médecin de guérir les maladies de l'esprit, et, quant à lui, il n'avait jamais pris aucune dose de médicament de sa vie.

A un autre moment, il a dit que, dès qu'il était arrivé en France au retour d'Elbe, l'empereur d'Autriche avait promis de faire la paix avec lui s'il abdiquait en faveur de son fils [29]. Mais Napoléon, confiant qu'il allait bientôt détruire l'armée anglaise, refusa, en pensant que c'était un bien trop grand sacrifice.
 

23 août
En panne au large de Madère [30].


25 août
Départ de Madère.

  
27 août
Nous avons passé Ténériffe. En conséquence de la brume, on n'a pas pu voir son sommet.
Dans la soirée, nous sommes passés à distance d'une des îles Canaries, Gomera; le navire faisait alors 11 noeuds et demi.
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NOTES
[16] Ici Las Cases n'est plus "Général": Ibbetson a dû se rendre compte de son erreur précédente (voir note 2).

[17] Il était envoyé à Ste-Hélène pour le haut-commandement des troupes sur place, à savoir deux régiments d'infanterie, un d'artillerie, un du Génie, etc. Bingham a laissé des lettres, dont certaines relatent des épisodes de cette traversée.

[18] Le secrétaire naval, John R. Glover, a lui aussi laissé un journal, très bien détaillé, qui fut publié en 1893 dans le journal américain The Century, et fut traduit et publié en français la même année dans la Revue des Deux Mondes.

[19] Il s'agissait du lieutenant Richard Dickinson.

[20] Cette disposition à table correspond au croquis donné par Glover dans son journal, et reproduit ici.
 
[21] Ibbetson énumère ici les diverses boissons que Napoléon prenait aux repas, sans chronologie particulière; le noyau, une liqueur française, était pris en fin de repas, avec le café.

[22] Il n'était pas dans les habitudes de Napoléon de boire de la bière: il avait dû vouloir se montrer poli vis-à-vis de ses hôtes anglais; les repas à la table de l'Amiral étaient bien "arrosés", et on continuait de boire après le café, alors que Napoléon se levait de table après son café et son noyau.

[23] La flotte de Cockburn allait bientôt faire escale à Madère, quelques jours plus tard, où on se réapprovisionna de ce vin doux.

[24] Car Napoléon coupait son vin avec de l'eau; le gobelet en argent dont il se servait a été légué à Noverraz, qui demanda à le reproduire sur un tableau avec lui (voir tableau en question, avec gobelet en bas à droite).
Noverraz et gobelet de Napoléon
Noverraz avec le gobelet de Napoléon à droite du tableau

[25] Catin ("w...e", c'est-à-dire whore, dans le texte d'Ibbetson).

[26] On constate, sur le croquis de Glover, que madame Montholon se tenait effectivement à une extrémité, avec l'Amiral à sa gauche et le capitaine Ross à sa droite, qui était lieu à la tête de la table, honneur donné au capitaine du navire.

[27] Elle avait sûrement été gênée par cette discussion car elle avait vécu en concubinage avec son mari, le comte de Montholon, et avait même eu un fils de cette liaison extra-conjugale; elle avait dû ressentir cette association entre femme non mariée et catin comme une insulte personnelle à son égard, et quitta la table aussitôt.

[28] Napoléon manquait quelquefois de tact car imaginons un instant l'embarras autour de cette table, alors que Napoléon demanda au médecin, devant tous les convives, si la dame avait quelque indisposition ! Il semble que le mari avait suivi son épouse, autrement il aurait lui aussi quitté la table après cette question impériale !

[29] Le fils de Napoléon, encore enfant, était retenu à Vienne depuis la première abdication de 1814; au retour de l'île d'Elbe, des pourparlers secrets eurent effectivement lieu entre Paris et Vienne, mais sans succès car l'Autriche se joigna une fois encore à la coalition européenne contre Napoléon.

[30] Manque de vent.


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