L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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LES PREUVES AVANCÉES PAR LE BARON DE VEAUCE



Preuve 1: La relation amicale entre Burghersh et Antommarchi
Selon Veauce, Lord Burghersh avait une relation d'amitié avec Antommarchi avant le départ de celui-ci pour Sainte-Hélène en début 1819. Qu'en est-il?
Lord Burghersh était un diplomate, de la haute aristocratie britannique. Il n'apprit l'existence d'Antommarchi que lorsque celui-ci s'adressa à lui pour obtenir des passeports pour l'Angleterre. Antommarchi lui avait communiqué la lettre du cardinal Fesch le nommant médecin de Napoléon, et y avait associé la lettre reçue du ministre britannique Bathurst confirmant cette mission. Antommarchi, ainsi que d'autres personnes dont deux prêtres, devait se rendre à Sainte-Hélène, en passant par Londres. Des difficultés lui avaient été faites par la police du duché de Toscane où il résidait, mais elles furent aplanies lorsque la mission fut confirmée aux autorités toscanes par l'ambassadeur Lord Burghersh. C'est à cette occasion que ce dernier, dans le simple exercice de ses fonctions, avait croisé le nom d'Antommarchi pour la première fois. Et, comme il devait se rendre auprès de Napoléon, le diplomate mena une enquête à son sujet et écrivit d'ailleurs un rapport peu engageant à son égard (voir L'autre Sainte-Hélène, page 196). On ne peut donc pas parler d'amitié entre les deux hommes, comme le baron de Veauce le prétend. Mais, ayant eu à correspondre avec Lord Burghersh pour des passeports, on peut admettre qu'Antommarchi ait jugé que ce ministre anglais à Florence lui avait été utile dans ses démarches. Est-ce une raison suffisante pour croire qu'il lui aurait remis, deux ans et demi plus tard, en toute confiance, le masque mortuaire original de Napoléon?

Preuve 2: Le masque mortuaire devait être envoyé au sculpteur Canova
Le baron de Veauce s'appuit sur le rapport qu'Andrew Darling avait rédigé en 1821 et qui fut publié dans le Times Literary Supplement en 1915. Darling rapporta l'information reçue de Mme Bertrand que la relique était destinée à être envoyée au célèbre sculpteur Canova pour en faire un buste mortuaire. Est-ce suffisant pour croire que le masque mortuaire fut effectivement envoyé à Canova?

Rapport d'Andrew Darling
Le rapport d'Andrew Darling dans le Times Literary Supplement de 1915

Il est certain que Mme Bertrand avait émis ces propos à Darling car il les répéta au docteur Burton lorsque celui-ci revint à Longwood le 9 mai et se rendit compte que le masque facial avait disparu. Elle avait même dit, selon le même rapport, que le buste serait en marbre. Mais il n'était pas à Mme Bertrand de décider ce qui devait être fait de cette importante relique. Le grand-maréchal, lui, avait l'intention de la faire parvenir à Madame Mère à Rome. A ses yeux, seule la famille Bonaparte pouvait décider de la suite à donner. C'est ce qu'il exprima dans sa réponse à Burton en mai 1821, et ce qu'il répéta sous serment devant le juge Birnie, au tribunal de Bow Street à Londres en septembre 1821. Il n'y a pas de raison de penser que Bertrand avait un autre plan en tête. Si l'intention avait été de faire réaliser un buste, alors Burton aurait réclamé ce droit en priorité sur Canova, et aurait pu obtenir gain de cause comme auteur du moule original. D'ailleurs, Antommarchi l'affirma lui aussi lors d'un dîner à Paris en début septembre 1821: il expliqua aux convives que le masque mortuaire de Napoléon était en route pour Livourne afin d'être remis à Madame Mère (voir L'autre Sainte-Hélène, page 362).
Antonio Canova
Antonio Canova en 1817

Le baron de Veauce rejetta cependant ce témoignage capital, paru dans le Times, car, évidemment, il contredisait  ouvertement sa théorie...! Malgré les autres détails précis, et authentiques, donnés par Antommarchi pendant ce dîner, et rapportés dans le même article, Veauce prétendit que ce dîner parisien n'avait pas pu avoir lieu, ou avait dû avoir lieu à Londres, et donc certains détails devaient être faux. Car, selon lui, Antommarchi se trouvait encore à Londres en début septembre, et ne pouvait donc pas être à Paris. Quelle preuve Veauce donne-t-il à cela? Dans son livre, Antommarchi mentionna une lettre de recommendation de la part de Bertrand à Marie-Louise. Or cette lettre, selon le livre d'Antommarchi, est datée de Londres, le 12 septembre 1821. Il y a donc désaccord (apparent) avec l'article du Times concernant un dîner parisien le 7 septembre. Quelle explication?
Une erreur de mois dans le livre d'Antommarchi n'est pas à écarter car, à la même section du livre, Antommarchi donne le texte du laissez-passer qu'il reçut des autorités italiennes pour se rendre de Milan à Rome: le document est daté du 14 avril 1821 (!) alors qu'il s'agissait évidemment du 14 octobre 1821. Erreur de transcription lors de la transcription du manuscrit, ou lors de la mise en page pour l'imprimeur: les erreurs existent toujours ! Il n'est donc pas impossible que la date de la lettre de Bertrand datait en fait du 12 août 1821, et non du 12 septembre. Voire, il pourrait s'agir du "1er" septembre et non du "12": erreur de la transcription qui donna le chiffre "2"? Un départ de Londres le tout début septembre est compatible avec un dîner à Paris le 7 septembre. D'ailleurs Antommarchi l'a affirmé dans son ouvrage: il quitta Londres dès qu'il reçut les papiers pour se mettre en route. Les domestiques de Longwood ayant déjà quitté Londres le 19 août, il n'y a pas de raison de croire que les autorités voulaient retenir Antommarchi à Londres tellement plus longtemps. Seuls Bertrand et Montholon durent rester quelques semaines à cause de leur statut "politique" (comme l'expliqua Marchand dans ses Mémoires). Bertrand, particulièrement, avait été condamné à mort par contumace par la justice de Louis XVIII, et il lui fallait donc attendre l'annulation de ce jugement.
Bow Street Magistrates' Court
Le tribunal de Bow Street, où Bertrand avait été convoqué

Preuve 3: Antommarchi voulait faire parvenir le masque à Lord Burghersh
Le baron de Veauce affirma que le masque devait être envoyé à Canova et qu'Antomarchi usa de son "amitié" avec Lord Burghersh pour le faire parvenir au célèbre sculpteur sans encombre. Ce point-là est donc une suite logique aux deux points précédents dans la théorie de Veauce. Mais là encore, il n'est guère recevable. Pourquoi?
Antommarchi l'écrivit dans son ouvrage et Bertrand le jura devant un juge à Londres: le masque mortuaire devait être remis à Madame Mère, à Rome (voir L'autre Sainte-Hélène pp. 361-362). Sans cette argument, il est peu probable que Bertrand eût pu se dégager de la procédure légale engagée par le docteur Burton à Londres. Antommarchi expédia ce masque avec ses effets personnels à Livourne, par voie maritime, et prit aussitôt la route du continent pour se rendre à Rome en passant par Paris et Milan. Avant d'arriver en Toscane, il était aussi passé chez Marie-Louise à Parme, sans réussir à obtenir un entretien privé pour lui rendre compte des derniers moments de son illustre époux.
Buste de Napoléon par Canova
  Un buste de Napoléon, par Canova

Par ailleurs, le baron de Veauce ne s'est pas demandé pourquoi Antommarchi aurait envoyé le masque en Toscane et non directement à Rome par un autre navire anglais, compte tenu que c'était là que vivait Canova depuis... 1780. Si l'intention avait été de l'envoyer à ce sculpteur, c'était à l'ambassadeur britannique à Rome (Etats du Pape) qu'il aurait fallu s'adresser, et non à celui de Florence (Duché de Toscane): il s'agissait de deux états différents, l'Italie n'étant pas encore unifiée à cette époque. Et, si Antommarchi ne connaissait pas ce ministre anglais à Rome, rien n'aurait été plus aisé que d'utiliser les services diplomatiques du secrétariat d'état de Lord Bathurst à Londres pour faire transmettre cette relique à leur ministre à Rome, ou à Canova.
Mais, bien entendu, Bertrand n'aurait pas accepté de faire confiance aux autorités anglaises dans cette affaire, ni à Londres, ni en Italie. On ne peut accepter l'hypothèse qu'Antommarchi aurait outrepassé les ordres de Bertrand, de porter la relique à Madame Mère à Rome, en remettant plutôt celle-ci aux autorités anglaises de Florence !
Buste de Laetizia Bonaparte par Canova
Le buste de "Laetizia", par Canova

Preuve 4: Dans l'inventaire des oeuvres de Canova en 1822 figure le masque mortuaire de Napoléon !
Ce point eut été un acquis important pour la théorie du baron de Veauce mais les apparences ne sont pas la réalité. Qu'en est-il?
Canova est mort lors d'un voyage en Vénétie le 13 octobre 1822. Dans les derniers mois de sa vie, l'artiste avait été très occupé à compléter des oeuvres religieuses magistrales, ainsi que les commandes reçues qu'il n'avait pas encore honorées. Dans l'inventaire de ses oeuvres publié en 1824 par Isabella Albrizzi figure en effet un buste de Napoléon. Mais ce buste est indiqué comme une commande réalisée pour le marquis d' "Aubercorne" en Angleterre. Il s'agit sans doute du marquis d'Abercorn, quoiqu'il mourut en 1818: la commande passée devait être en attente auprès de Canova pendant quelques années !
Inventaire Isabella Albrizzi
L'inventaire d'Isabella Albrizzi, 1824

Quoi qu'il en soit, il ne s'agissait évidemment pas du masque mortuaire car une telle commande ne pouvait émaner que d'Antommarchi ou de la famille Bonaparte. Il est simplement probable que Canova recevait des commandes de reproduction de plusieurs de ses oeuvres passées. Or il avait déjà réalisé un buste de Napoléon, que l'on trouve reproduit encore aujourd'hui. Dans la même nomenclature Albrizzi figure aussi un buste de Mme "Laetizia": il s'agissait d'une commande du duc de Devonshire, sur la base d'un buste de Madame Mère qu'il avait déjà réalisé par le passé. De surcroît, dans les mémoires de Canova, publiés en 1825, est ajoutée en annexe la liste des oeuvres de Canova et l'année de leur première réalisation (non celle des reproductions qu'il aurait pu réaliser par la suite): or aucun masque mortuaire de Napoléon ne figure dans cette liste-là pour l'année 1822 !
Mémoires de Canova
Les mémoires de Canova, 1825


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