L'AUTRE SAINTE-HÉLÈNE
L'autre Sainte-Hélène - The other St. Helena

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LES FRÈRES ARCHAMBAULT
L'ainé Achille


Achille Thomas L'Union, le frère aîné, est né à Fontainebleau le 13 octobre 1792, au moment où l'on dressa la guillotine sur la Place de la Révolution (anciennement Place Louis XV et actuellement Place de la Concorde). Le règne de la Terreur venait de commencer. Sa mère était une certaine Magdelaine, née en 1768, fille de Louis Archambault, "garçon de poste", et de Geneviève Agathe Songeux, native de Fontainebleau.

naissance Magdelaine Archambault
Acte de naissance de Magdelaine Archambault en 1768

Mais Achille était un fils "naturel", à savoir que sa mère vivait en concubinage avec un certain Thomas Nicolas Senez.

Acte naissance Achille Archambault
Relevé des baptêmes de 1792, indiquant celui d'Achille Thomas Archambault comme enfant naturel


Naissance Achille Archambault
Acte de naissance d'Achille Thomas L'Union Archambault, "père inconnu", le 13 octobre 1792 (veille de cet acte)

Magdelaine donna aussi naissance à un autre fils, Joseph, frère cadet d'Achille, du même père qui ne les a pas cependant pas reconnus. L'acte de naissance de Joseph n'a pas pu être trouvé par nos recherches dans les registres paroissiaux, mais ce n'est pas anormal pour des enfants naturels à une époque évidemment troublée par la Révolution.

Le grand-père Louis Archambault mourut à Fontainebleau le 10 Nivôse An 5, c'est-à-dire le 30 décembre 1796, à l'âge de 70 ans.  Son acte de décès précise qu'il était "ancien postillon".

Acte de décès de Louis Archambault
Acte de décès de Louis Archambault (il était mort la veille de cet acte) avec la signature de son épouse "Songeux"

Magdelaine, mère des deux garçons Achille et Joseph, mourut le 2 Messidor An 7, c'est-à-dire le 20 juin 1799. Notons que l'acte de mariage d'Achille Archambault, en 1822 (source: archives départementales du Val d'Oise), précisera que c'était son père qui était mort à cette date, alors qu'il s'agissait en fait de sa mère. Et ce ne sera pas la seule erreur car il se trompera aussi sur la date de sa naissance, et on peut le comprendre car il n'avait pas d'acte pour le préciser. Le père, lui, s'établit à Paris et y rencontra une autre femme, Marie-Catherine Gillet, avec qui il vévut en concubinage avant de s'installer avec elle à Sannois (95) vers 1806. Le couple eut deux enfants: une fille, Aglaée Agather Zoée, née à Paris en 1805, et un fils, Auguste Napoléon, né à Sannois en 1807.

décès Magdelaine Archambault
Acte de décès de Magdelaine Archambault en 1799

C'est la grand-mère, Geneviève Agathe Songeux, veuve de Louis Archambault, qui dut sans doute s'occuper des deux jeunes garçons Achille et Joseph, alors qu'elle était veuve et déjà âgée de près de 70 ans. A la mort de sa fille Magdelaine en 1799, elle vivait alors à l'hospice du Mont Pierreux, à Fontainebleau, tenu par des religieux, et ce depuis le 24 Germinal An 6, à savoir le 3 avril 1798 (source : archives départementales du Val-de-Marne, son acte de décès en date du 23 avril 1813). Il ne fait guère de doute que les deux garçons furent placés auprès des religieux de cet hospice et, comme leur grand-père avait été postillon, on les assigna probablement à l'apprentissage des métiers d'écurie.

Acte de décès de la grand-mère Archambault
Acte de décès de la veuve Archambault, née Geneviève Agathe Songeux

La fortune souria aux frères Archambault grâce à la rencontre fortuite du supérieur de cet hospice, un vieux religieux réfractaire qui avait refusé le serment imposé pendant la Révolution, avec le couple impérial lors d'une promenade en calèche. Le premier valet de Napoléon, Constant, raconta cette rencontre (voir Mémoires de Constant, Tome 3, Chapitre XXI) qui permit à Napoléon, et surtout à Joséphine qui s'appitoyait souvent sur les malheurs de ceux qui avaient souffert de la Révolution (son mari avait fini guillotiné et elle devait elle-même être exécutée), de s'intéresser à son sort et d'améliorer sa condition. Mais le religieux souhaitait plutôt s'occuper de ses paroissiens et celui des jeunes frères Archambault devait sans doute l'inquiéter compte tenu que leur grand-mère, veuve et âgée, ne pouvait plus bien longtemps s'occuper d'eux. Cette rencontre se déroula pendant le long séjour de Napoléon à Fontainebleau entre les 21 septembre et  16 novembre 1807. C'est à cette époque, selon mon hypothèse, que les frères Archambault ont quitté l'hospice du Mont-Pierreux pour entrer comme pages dans le service des écuries impériales. Joséphine avait certainement dû être informée par le vieux religieux de la nécessité de trouver un emploi aux deux jeunes garçons. De plus, leur grand-père ayant été lui-même postillon, la carrière des garçons étaient naturellement tracée.

Durant l'exil à l'île d'Elbe, Achille était un des deux chefs des valets de pied, l'autre étant un certain Mathias. Le piqueur en titre était un certain Amodru, entré au service impérial comme sous-piqueur en 1813, qui abandonnera l'Empereur en fin juin 1815 lors de départ de Malmaison. L'écurie impériale à l'île d'Elbe comptait une cinquantaine de chevaux (source : Mémoires de Marchand, tome I). On remarqua déjà l'adresse d'Achille à conduire les chevaux et le cabriolet de l'Empereur. C'est ainsi que, de valet de pied, Achille devint piqueur de l'Empereur à Sainte-Hélène. Son frère cadet, Joseph, sera lui sous-piqueur, sous la responsabilité d'Achille.

Achille est resté au service de Longwood jusqu'à la mort de l'Empereur en mai 1821. Il avait dû cependant trouver le temps long pendant cette captivité car, depuis l'arrivée du gouverneur Hudson Lowe, Napoléon s'était déterminé à ne jamais sortir du petit périmètre de liberté qu'on lui avait laissé. De fait, il ne montera donc pas à cheval, ni ne sortira en calèche, jusqu'au début de l'année 1820. Que faisait Archambault aux écuries? Il s'occupait certes des chevaux et... buvait beaucoup, notamment avec les autres anglais affectés à ce service que l'on retrouvait souvent saoûls et en train de se battre entre eux. En septembre 1818, Achille fait parler de lui... Lorsque des courses hippiques de Deadwood, un événement bi-annuel auquel tous les officiers de l'île se rendaient, Achille, dans un état d'ébriété, s'est mis en tête de rentrer sur la piste et de supporter les chevaux de Longwood (Dolly et Regent) dans cette compétition. Il se fait rejeté du terrain sportif par un surveillant qui, ignorant que l'intrus venait du service de Longwood, n'hésite pas à se servir de sa cravache (sources : journal du capitaine Nicholls, 12 septembre 1818, et aussi l'ouvrage du docteur Henry).

En 1818, Achille commence aussi une liaison avec une mulâtresse du nom de Mary-Ann Foss, avec qui il vivait en fait en concubinage (source : journal de Nicholls, 6 décembre 1818, qui écrit "This woman lives with Archambault."). L'année suivante, après le départ de la comtesse de Montholon, son mari entretient une correspondance avec elle qui révèle quelques détails sur Longwood. En août 1819, Montholon écrit notamment :

La manie du mariage gagne Marchand. Aly, Archambault sont comme des fous. Ils frappent à toutes les portes et mettent tout en oeuvre pour arriver à leur but. Cependant il n’y ait toujours qu’Aly qui ait le consentement, à condition que sa belle restera chez Mme Bertrand ; je crois même qu’ils y demeureront. Marchand a quelque espérance. Quant à Archambaud, il n’éprouve que des refus, des bourrades, même des menaces d’être chassé honteusement ; mais à mon avis il sera le premier marié. (source: Philippe Gonnard, Lettres du comte et de la comtesse de Montholon, 1906)

Saint-Denis, dit le "mameluck Aly", a fait la cour à la gouvernante anglaise des enfants Bertrand: Mary Hall. Il finira par se marier avec elle, non sans que cela ne cause quelque problème. Le couple ne vivra pas chez les Bertrand mais plutôt dans une chambre aménagée dans Longwood. Marchand, lui, a une relation avec une certaine Esther Vesey qui lui a déjà donné un fils... Mais Napoléon fait tout pour s'opposer à ce que son valet de chambre se marie avec une banale servante. Il souhaite lui faire un bon legs dans son testament et qu'il se marie avec la fille d'un de ses officiers supérieurs, après son retour en France: c'est ce que fera Marchand, avec la fille du général Brayer, un fidèle au souvenir de l'Empereur. Quant à Archambault, on refuse tout net qu'il se marie avec Mary-Ann Foss, du fait de son statut (probable) d'esclave à Sainte-Hélène, car étant mulâtresse. Napoléon ordonne à Bertrand d'empêcher la chose mais le pauvre Grand Maréchal n'y peut rien car Archambault est d'un tempérament plutôt fougueux (csource: Gonnard, lettre du comte de Montholon, août 1819). En final, sans doute avec la menace d'être expulsé de Longwood sans dédommagement, Archambault abandonne l'idée de se marier avec sa concubine, mais continue de vivre avec elle.

En janvier 1820, Archambault est sollicité par Napoléon pour l'achat de chèvres qu'il souhaite tirer au fusil... On dispose les pauvres bêtes dans les jardins de Longwood et Napoléon peut s'adonner pendant quelques temps à ce passe-temps qui lui rappelait la vie en Corse. Mais, pour le nouvel an 1820, après plusieurs mois d'accalmie dans les relations entre Longwood et Plantation House, le gouverneur Hudson Lowe a décidé d'alléger les restrictions et surtout d'étendre grandement le périmètre de liberté de Napoléon. En fait il lui laisse presque tout l'île, mis à part les agglomérations dont Jamestown. De plus, il a fait construire de nombreuses routes au travers de l'île, ce qui rend les excursions en calèche plus aisées. Napoléon abandonne bientôt la chasse de jardin et, dès février 1820, on s'attache à réparer les attelages, la calèche, les selles, bref tout l'équipement propre à faire sortir l'Empereur. Napoléon reprend le goût des sorties. Achille Archambault est sollicité presque chaque jour pour un emploi qui convenait mieux à ses talents. Il fait aussi l'acquisition d'un nouveau cheval pour Napoléon, celui de la fille de Lord Somerset qui repartait en Angleterre. Nommé "King George", ce cheval couleur noisette a été rebaptisé "Sheikh", du nom d'un ancien cheval que Napoléon avait pu apprécier lors de ses campagnes militaires : Sheikh accompagnera Napoléon à sa dernière demeure le 9 mai 1821. Pendant l'été 1820, Napoléon, monté sur Sheikh et accompagné d'Archambault, fait de nombreuses sorties à cheval dans l'île.

En octobre 1820, lors d'une excursion à cheval vers Mount Pleasant, et un déjeuner dans les jardins de Sir Doveton, Napoléon se sent très faible. Il est aussi très obèse. On envoie Archambault chercher la calèche qui ramène Napoléon à Longwood. Les mois qui suivent voient celui-ci de plus en plus malade, avec, pour toute sortie, quelques tours en calèche dans le "bois" autour de Longwood, souvent en compagnie de Montholon. Puis, ces promenades ne sont plus possibles et, pour toute sortie, Napoléon se cantonne à se promener dans son jardin, souvent appuyé au bras d'un compagnon de captivité. Enfin, il finit par prendre le lit pour ne plus jamais le quitter jusqu'à sa mort le soir du 5 mai 1821. On le voit donc représenté dans le célèbre tableau de Steuben, de la scène de la mort de Napoléon : Achille se trouve immédiatement à gauche de Montholon sur ce tableau (voir extrait ci-dessous).

Archambault sur tableau de Steuben
Le 7 mai 1821, il assiste les docteurs Burton et Antommarchi à prendre le moule en plâtre de la tête de Napoléon. Il doit notamment tourner la dépouille de Napoléon afin de permettre de prendre le moule postérieur de la tête, selon le témoignage de Marchand qui a écrit dans ses Mémoires :

Le Dr Burton s'étant procuré le plâtre nécessaire, le Dr Antommarchi aidé de lui et d'Archambault qui soutenait la tête de l'Empereur, prit en notre présence le masque dont le moulage réussit très bien, c'est la figure du moment, mais non celle de six heures après la mort qui, la barbe faite, était celle du consul.

Lors des funérailles de Napoléon le 9 mai 1821, Achille tient "Sheikh" par la bride et marche juste derrière le char funèbre de l'Empereur. Ce dernier ne l'oubliera évidemment pas dans son testament car il lui lègue la somme de 50.000 francs. Dans une seconde partie du testament, il lui lègue 10.000 francs supplémentaires.

Testament de Napoléon 1
Partie du testament de Napoléon mentionnant le legs de 50.000 francs à Archambault (article 9)


Testament de Napoléon 2
Partie du testament de Napoléon codicille 2 mentionnant le legs de 10.000 francs


Selon un témoignage de Sir Thomas Reade, Achille Archambault avait été le seul de Longwood à afficher un air de tristesse après la mort de Napoléon, et même de pleurer lors de l'autopsie à laquelle il assista le 6 mai. Reade a en effet écrit à Hudson Lowe, en octobre 1823, une lettre qui précise notamment :

There was nothing like sorrow in any of the followers at the dissection, which I suppose Major Harrison and Captain Crokat can testify. In short I did not perceive a tear shed upon the occasion at all except by Archambeau the groom. (source : Lowe Papers, ADD 20133). Traduction: Il n'y avait aucune forme de tristesse chez aucun des fidèles pendant l'autopsie, ce dont j'imagine le major Harrison et le capitaine Crokat peuvent témoigner. En bref, je n'ai aperçu aucune larme versée à cette occasion par aucun d'eux sauf Archambault le valet d'écurie.

Achille rentre en France avec les autres domestiques et s'installe à Sannois (Val d'Oise), en reprenant contact avec son père naturel, Thomas Nicolas Senez, qui y vivait en tant que rentier depuis 1806 environ. C'est là que l'aîné Archambault se marie en 1822, avec Julienne Clarisse Boursier, la fille d'un couvreur en bâtiment. Ils eurent deux filles, Euphrasie Clarisse et Joséphine Esther: la première se maria en 1844 avec un Charles-Marie Vincent et la seconde en 1858 avec un Louis-Alexandre Delaplace.

La Révolution de Juillet offrit de nouvelles opportunités aux fidèles de l'Empire. Grâce à sa position auprès du roi Louis-Philippe, Gourgaud, l'ancien officier en charge des écuries à Longwood, fait entrer Achille comme huissier aux Tuileries (source: Jacques Macé, Dictionnaire historique de Sainte-Hélène, Tallandier, 2004).

En 1840, Achille retourne à Sainte-Hélène pour l'Expédition des Cendres avec Marchand (devenu Comte... "la Virgule"), Saint-Denis (dit le mameluck Aly), et son ancien compagnon suisse, Noverraz. En ville, Saint-Denis rencontre l'ancienne concubine d'Achille, Mary-Ann Foss, qu'il ne reconnaît pas de suite: 19 ans se sont écoulés. Elle est la première à reconnaître Saint-Denis et s'écrit en français (car elle le parlait): "Quoi ! Vous ne me reconnaissez pas. Mais c'est Mary qui était à Longwood avec Archambault." (source : Mameluck Ali, Journal inédit du Retour des Cendres 1840, par J. Jourquin, Tallendier, 2003). Saint-Denis précise qu'elle est venue, avec son mari, leur rendre visite à bord, ce qui laisse supposer qu'elle a rencontré son ancien amant, Achille Archambault. Ce dernier, avec ses compagnons, participe à l'ouverture du cercueil de Napoléon. De cette expédition, Achille rapporte un morceau du saule pleureul du couvrait la tombe de Napoléon en 1821, ou du moins ce qu'il restait de cet arbre mort en 1840 :

Le vieux saule mort ne laissa personne indifférent. Il fut emporté sur le champ dans une voiture fournie par les Anglais. Le Musée de Malmaison en conserve un fragment notable rapporté par Archambault. (source: Jean Bourguignon, le Retour des Cendres, 1941)

En 1851, on décerne à Achille Archambault, ainsi qu'aux autres anciens domestiques de Longwood encore en vie, la Légion d'Honneur. En 1852, il se réjouit, comme beaucoup de fidèles de l'Empire, de l'ascencion du prince Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir. Lors d'une cérémonie pour la remise d'un buste du Prince, il déclare à l'audience enthousiaste: "Napoléon est vengé de l'inintelligence des rois; l'intelligence du peuple a réparé leur faute." (source: Inauguration du buste du prince Louis-Napoléon Bonaparte à Condé-sur-Vègre, le 18 janvier 1852). Puis son père naturel, Thomas Nicolas Senez, mourut à Sannois le 27 mai 1854.

En 1855, Achille se voit octroyé le restant de la somme léguée par Napoléon : Napoléon III avait fait voter un budget de 4.000.000 de francs à répartir entre les bénéficiaires (source: Jacques Macé, Dictionnaire historique de Sainte-Hélène, Tallandier, 2004, article "Testament de Napoléon"). C'est probablement à cette occasion-là que son frère cadet lui rendit visite: une occasion aussi de fêter le retour d'un Napoléon Bonaparte au pouvoir.

Achille a eu deux filles : Euphrasie Clarisse, née vers 1824, qui se maria à Paris le 9 mars 1844 avec un Charles-Marie Vincent, puis, une fois veuve, se maria de nouveau le 1 octobre 1872 avec un Jean-Baptiste Filippi ; sa soeur cadette, Joséphine Esther, est née en 1830 et se maria en 1858 avec un Louis-Alexandre Delaplace.

Achille Archambault meurt à Sannois le 20 avril 1858. Il aura eu la joie de voir rétablir l'Empire avec Napoléon III, sans la peine de connaître le désastre de Sedan. Une photo de sa tombe et explications sont disponibles sur le site Topic-Topos (photo extraite ci-dessous) :

tombe Achille Archambault à Sannois
Tombe d'Achille Archambault à Sannois, près de Paris



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